Pierre Warrant
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Critiques Calligraphie du Silence


Dira-t-on assez combien le titre d’un ouvrage – et singulièrement d’un recueil poétique – en fait pleinement partie ? Il constitue à la fois une énigme et une invitation à son dévoilement, un mystère et sa clé.  Il est rare qu’il soit aussi puissant et juste, adapté à l’œuvre qu’il annonce que celui-ci : Calligraphie du silence. Celui qui, en vain, aurait cherché longtemps la définition de ce qu’est la poésie, en trouverait avec le titre du dernier recueil de Pierre Warrant une formulation idéale.

Tout est contenu dans cette annonce du champ poétique qui s’ouvre à nous : calligraphie rime avec le lent et attentif artisanat de l’écriture ; silence annonce le recueillement inspiré de la plume sur la feuille.

Trois temps partagent le livre. Trois temps mènent le poète dans un cheminement qu’il nous invite à parcourir :
Intérieur du silence / Silence des solitudes / Par-delà le silence. 

Au cœur de chacun de ceux-ci, le poète explore l’espace qui enveloppe son art, y trouvant
des mots / figés comme des pierres / respirant à ne tenir à rien / ni pressés ni enchaînés à aucun but / respirant de seulement respirer…

À lire ces pages premières, on pressent la solitude annoncée du deuxième mouvement. Le poète revient aux émotions initiales incarnées dans les deux termes calligraphie et silence. On s’émeut de la grâce puissante et subtile de cette
goutte de silence / sans forme ni bruit / pareille à la lumière…

Les pages composant Silence des solitudes explorent l’exercice même de l’écriture poétique, interrogeant au fil des saisons ce qui l’engendre, composant cet entrelacement singulier de l’identité et de la liberté.

La « calligraphie » surgit ici, insinuant de page en page les méandres lumineux d’une poésie devenue à la fois fable et allégorie. Un exemple suffira, et chaque poème est de la même eau, limpide et irradiante :
Une feuille tremblante / de n’être plus le vent /et pas encore la terre / elle contient l’arbre. (…) on la découvre / instant du geste d’abondance / fragment d’un Tout / forgeant sa liberté / d’un jour n’être / qu’elle-même.

Dans sa remarquable postface Geneviève Bergé met en évidence la nécessité de « lire lentement » comme pour adapter la lecture aux sinuosités de l’écriture, vibrer au même rythme que « la calligraphie convoquée dans le titre du recueil : fluidité, maîtrise, concentration, art du peu, méditation, recherche spirituelle ».

Une nouvelle lecture de l’ensemble grandit alors l’enchantement né de cette calligraphie qui mêle depuis l’aube de l’écriture, le signe et le sens.

Est-ce cela l’allégorie contenue dans l’ultime poème :

et demain / faire dire aux pierres / le temps sans bruit du paysage… 
?

Jean Jauniaux
Revue Le Carnet et les instants 
Juin 2026

« plus liquide qu’un poèmeun bateau bouge à l’intérieur. »

Quelques mots, les deux premiers vers du recueil… et Pierre Warrant ouvre à sa manière, toute d’élégance et de concision, un itinéraire que l’on devine incertain, peut-être tremblant, et probablement creusé profond à l’intérieur de soi. Un itinéraire dont on pressent l’intimité et la proximité avec nos propres chemins. 

Le silence hantera le voyage et les pages : le titre l’indique d’emblée. Quel silence ? Même s’il aime la philosophie, Pierre Warrant ne construit pas une poésie d’abord métaphysique ou conceptuelle. Le silence ici touche les corps et les peaux. Il est la part, ou le lot, de qui s’en va, mais aussi de qui reste. Il s’étend sur le temps, les heures, ces instants presque inouïs où la parole ne parvient plus à quitter un corps souffrant ou trop épuisé pour maintenir le lien, mais où le lien persiste néanmoins. Nous voilà aux confins, avec l’espérance que ce silence, au moins, soit partagé. 

Peu joyeux, ce silence, pensera-t-on ? Oui, et peu dit aussi. Pourtant, silence ne rime pas avec absence. Comment partager alors ? Comment partager l’impossible rencontre de deux 
silences, celui de qui ne parle plus et celui de qui voudrait parler, mais à qui ? Que surgit-il que les mots puissent dire ? 

Par les tâtonnements qu’il ne redoute pas, par sa manière de reprendre les mots et les images, de les tresser de manière nouvelle à chaque page, les poèmes de Pierre Warrant trouvent comment se faufiler dans un espace inconnu et comment en exprimer l’intensité et la fragilité. 

Le poète n’a pas craint d’accueillir et d’affronter ce silence qui, rencontrant « la vie simple et nue », amplifie encore la solitude d’exister. Il s’est tenu à l’affût. Il a guetté les gestes minuscules, les froissements de l’âme, le frémissement des souvenirs. Il a accepté que ces moments auxquels nul n’est préparé ne relèvent d’aucun langage donné. 

Sans une patience et une délicatesse infinie, la tentative serait vaine cependant, et le silence resterait voué au silence. Heureusement, ni la patience ni la délicatesse ne manquent à Pierre Warrant et l’on voit le poète déployer ici ce qui fait l’essence même de la calligraphie convoquée dans le titre du recueil : fluidité, maîtrise, concentration, art du peu, méditation, recherche spirituelle… 
Le geste est sûr, en effet. L’émotion retenue. La souplesse du verbe s’accommode d’une économie de moyens qui cherche l’essentiel : car s’il traverse des « abords inédits », le poème affronte l’illisible, il nous emmène vers « une densité/une 
vibration particulière », vers ce minuscule qui, même dans les moments douloureux et rares, ravit l’espace tout entier. 

Au bout des pages, le voyage s’achève. Et moi, lectrice embarquée sur le bateau, comment aurai-je lu ? J’aurai, une fois de plus, été invitée à lire lentement, j’aurai accepté de ne pas y voir clair puis, tandis que le recueil se construisait et livrait avec une magnifique générosité l’évocation de moments dont nous aimerions parfois faire l’économie, la lumière des textes que vous allez découvrir m’aura rejointe au plus près. Et la joie ne me quitte pas de savoir que d’autres liront ces poèmes qui nous rassemblent et nous unissent au plus près de ce qui fait le coeur de nos vies. 

​Geneviève Bergé
 Tous droits réservés - Copyright PierreWarrant
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